Poésie, exil, justice : les héritières d’un monde brûlé

Des Îles Marshall à l’Équateur, de Jakarta à Londres, Kathy Jetñil-Kijiner, Sonia Guiñansaca et Khairani Barokka font de la poésie un lieu de résistance : contre les essais nucléaires, la catastrophe climatique, les violences coloniales, l’effacement des identités LGBTQI+.

Le monde comme il vient
3 min ⋅ 11/02/2026

Kathy Jetñil-KijinerKathy Jetñil-Kijiner

1. Kathy Jetñil-Kijiner (Îles Marshall) : l’écopoétesse des îles irradiées

On parle du Pacifique comme d’un paradis. Kathy Jetñil-Kijiner rappelle qu’il fut aussi une zone d’essai nucléaire. Née en 1989 aux Îles Marshall, poétesse et militante climatique, elle écrit depuis un territoire marqué à la fois par les essais nucléaires américains des années 1950 et par la montée des eaux. Elle s’est faite connaître internationalement après avoir lu son poème Dear Matafele Peinem à l’ouverture du Sommet climat des Nations Unies à New York en 2014.

Le dôme de béton de Runit IslandLe dôme de béton de Runit Island

Avec Iep Jaltok: Poems from a Marshallese Daughter (2017), premier recueil publié par une autrice marshallaise, elle tisse ce que l’histoire officielle a laissé en marge. Les « paniers de paroles » – iep jaltok – deviennent métaphore : un tissage de lignées, de sable, de récifs et de vent. 

Le sable des îles Marshall n’est pas celui des cartes postales. C’est celui que la chute radioactive a blanchi. Entre 1946 et 1958, les États-Unis ont mené 67 essais nucléaires dans l’archipel. Elle raconte les cancers, les os fragilisés, les morts précoces, l’exil forcé vers Hawaï. Là, l’exil environnemental devient exil social: racisme ordinaire, effacement culturel, assignation à être « l’autre micronésien ». L’histoire nucléaire ne s’est pas arrêtée avec les explosions ; elle continue dans les corps et dans les migrations.

Héritière de ces retombées - maladies, terres contaminées, déplacements - Jetñil-Kijiner raconte aussi l’urgence climatique. Dans Two Degrees, elle imagine un monde où deux degrés de plus suffiraient à balayer les îles « comme des miettes de la table ». La montée des eaux n’est pas une abstraction scientifique : c’est une seconde dépossession.

À lire : Iep Jaltok: Poems from a Marshallese Daughter, Kathy Jetñil-Kijiner, éd. University of Arizona Press, 96 pages, 2017

À découvrir aussi en ligne : https://www.kathyjetnilkijiner.com

Le saviez-vous ? Le dôme de béton de Runit Island, construit pour contenir les déchets radioactifs, se fissure sous l’effet de la montée des eaux. Il n’a pas de fondation étanche : des déchets nucléaires reposent directement sur le sol corallien.


Sonia Guiñansaca Sonia Guiñansaca 

2. Sonia Guiñansaca  (Équateur / États-Unis): l’enfance déplacée

Comment assimile-t-on une migration forcée quand elle survient à cinq ans ? Que met-on dans la valise quand on quitte son pays - et que laisse-t-on derrière soi ? Une langue ? Un accent ? Un album photo qui ne sera plus jamais complet ?

Née en 1989 à Cañar, en Équateur, Sonia Guiñansaca grandit aux États-Unis après la migration familiale. Poétesse, queer, interprète et organisatrice culturelle, elle fait de cette traversée une matière politique. Son écriture relie la vie  des sans-papiers, les luttes LGBTQ+, les violences sociales et climatiques. 

Dans Nostalgia & Borders (House of Alegría, 2016), elle explore la mémoire trouée de l’exil. Comment l’identité kichwa survit-elle dans la diaspora ? À quel moment commence-t-on à rêver dans une autre langue ? 

Guiñansaca ne parle pas à la place des sans-papiers : elle parle depuis cette condition. Elle la complexifie, la sort des caricatures. En 2023, elle codirige avec Reyna Grande l’anthologie Somewhere We Are Human (HarperVia), réunissant 41 voix de migrants et réfugiés. Essais, poèmes, œuvres d’art : un livre pour déplacer le débat sur l’immigration vers le terrain de l’humanité et de la justice.

À lire :  Nostalgia & Borders, Sonia Guiñansaca, éd.  House of Alegria, 46 pages, 2016
Somewhere We Are Human: Authentic Voices on Migration, Survival, and New Beginnings, édité par Reyna Grande et Sonia Guiñansaca, éd. HarperVia, 336 pages, juin 2023

À découvrir en ligne : https://soniaguinansaca.com

Le saviez-vous ? Aux États-Unis, les personnes sans papiers représentent environ 10 à 11 millions d’individus, dont une part importante arrivée dans l’enfance, appelée les “Dreamers”.


 Khairani Barokka à la London Book Fair en 2016 Khairani Barokka à la London Book Fair en 2016

3. Khairani Barokka  (Jakarta/Londres) : Décoloniser le regard

Écrivaine et artiste née en 1985 à Jakarta, aujourd’hui installée à Londres, Khairani Barokka - dite Okka - travaille  là où l’art, le corps et la politique se heurtent. Poètesse, performeuse, chercheuse, elle interroge les héritages coloniaux, la violence environnementale et les récits dominants qui façonnent nos imaginaires. Son œuvre ne cherche pas à embellir le monde : elle en expose les fractures.

Avec Annah, Infinite, Barokka donne une autre lecture du célèbre tableau de Paul Gauguin, Annah la Javanaise (1893-94). L’histoire de l’art y voit une muse exotique. Elle pose une autre hypothèse : et si ce portrait représentait une enfant en souffrance ? À partir de cette question, elle déconstruit les mythes coloniaux, le regard masculin, la fabrication des musées. Poésie, fiction, essai critique et art visuel s’entrelacent pour restituer à Annah une multiplicité de voix. Derrière chaque portrait, suggère Barokka, il y a peut-être une douleur que l’histoire officielle a rendue muette. Écrire devient alors un acte de restitution.

Son recueil Ultimatum Orangutan prolonge cette réflexion à l’échelle planétaire. Ici, le colonialisme n’est pas seulement un passé : il est la matrice de la catastrophe climatique. Les poèmes relient exploitation des corps, pillage des terres, destruction des écosystèmes. Le langage fait dialoguer bases militaires, forêts en feu, espèces menacées. Le corps y est pensé comme un écosystème à part entière, traversé par les mêmes violences systémiques. Cette poésie est à la fois lyrique et alarmante, traversée d’une rage lucide : « J’écris depuis un navire qui coule ». Le navire, c’est la planète.

À lire : Annah, Infinite, Khairani Barokka, Tilted Axis Press, 2025
Ultimatum Orangutan, Khairani Barokka, éd. Nine Arches Press

À découvrir en ligne : https://www.khairanibarokka.com

Le saviez-vous ? Barokka travaille explicitement depuis son expérience de la douleur chronique. Son écriture place le corps handicapé au centre.


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Le monde comme il vient

Par Enrica Sartori

À propos de moi

Journaliste littéraire, passée par Le Magazine Littéraire, fondatrice de la maison d’édition Noviny 44 et de la newsletter Les Dreamers, j’explore les intersections entre littérature, migrations, écologie, technologies et politique.

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